L'Agneau, Christopher Moore

Publié le par Ryû

L'Agneau

 

Christopher Moore

 

 

 

 

agneau

 

 

 

 

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Edition : Gallimard

Date de parution : septembre 2007

Nombre de pages : 708

 

 

Résumé : L'ange Gabriel était bien tranquille dans ses nuages à faire le ménage de ses fourreaux d'éclairs et de ses traînées de joie lorsque la tuile lui est tombée dessus. Le Fils lui-même le désigne pour redescendre incognito chez les humains remplir une mission de confiance : retrouver le meilleur pote du Christ qui, deux mille ans plus tôt, faisait les quatre cents coups avec lui. Ce dénommé Biff - littéralement Labeigne - est une terreur qui a expérimenté pour son pote tous les péchés. Il sait tout. Gabriel va tomber des nues. Lui qui devait lui faire raconter son histoire dans la plus grande discrétion va bien involontairement orchestrer le chaos. Comme le dit Biff lui-même : "Vous pensez connaître la fin de cette histoire, mais vous vous trompez. Je sais de quoi je parle : j'y étais." Jubilatoire !

 

 

Avis : Un ouvrage qui aura un peu traîné mais qu'au final, je ne regrette pas du tout d'avoir lu. Ma crainte de départ étant de ne pas avoir assez de connaissances en matière de religion pour piger un bouquin basé sur la Bible et les blagues qui y feraient référence, mais au final, le tout est passé comme une lettre à la poste.


Et voilà le lecteur parti dans un récit dans le récit, celui de Lévi, dit « Biff », meilleur pote du Christ ressuscité dans le but d'écrire un évangile sur la vie de Jésus. On commence donc par l'enfance des deux protagonistes, le tout narré de manière fluide et efficace. Pas de fioritures de langage ni de prose exceptionnelle. Mais on s'en contente, et ce style purement fonctionnel passe tout à fait dans le sens où l'histoire est à la hauteur. Le récit commence doucement, au moment où l'ange Gabriel reçoit la mission de ramener à la vie ledit Biff. Le meilleur reste lorsque le « véritable » récit commence.


L'enfance, disais-je donc. Et qui dit enfance dit conneries de mômes. Oui, parce que je peux vous dire qu'imaginer les deux lascars, dont le futur Sauveur, en équipée nocturne afin de circoncire une statue romaine, ça réveille les zygomatiques. Les discussions sont elles aussi des discussions de gamins, terre-à-terre au point d'en être surréalistes. On suit donc les deux jeunes gens et leurs bêtises, mais le gros de l'histoire démarre lorsqu'ils décident de partir en Orient retrouver les rois mages afin que Joshua (Jésus, en hébreu) apprenne à devenir le Messie. Et je ne résiste pas à la tentation d'insérer un premier extrait. Voici les impressions de Biff, qui ne pige rien à la méditation et commence à geler, lorsque, au cours de son apprentissage, Joshua est amené, en compagnie d'autre moines, à partir méditer dans la montagne en plein hiver :

 

 

"Je fis un gros tas de tous les moines, en évitant de mettre les coudes et les genoux des uns dans les yeux et les couilles des autres, par respect pour l'esprit de compassion universelle et tout le tremblement du Bouddha. Bien que la source de chaleur dégagée par le tas de moines fût des plus impressionnantes, je ne pouvais réchauffer qu'un seul des côtés de mon corps à la fois. Alors je disposai mes amis en cercle, tous le regard tourné vers l'extérieur, et je m'assis au milieu. Cela me constitua une confortable enveloppe qui tint le froid en respect. L'idéal aurait été que je me fasse un toit avec un ou deux moines. Ainsi ma hutte humaine m'aurait totalement abrité du vent. Mais Bouddha n'avait-il pas dit que la vie n'était que souffrances ? Alors je souffris. Après que j'eus fait réchauffer du thé sur la tête de Numéro Sept et calé un cylindre de riz sous le bras de Gaspard, jusqu'à ce qu'il fût tiède, je me fis un agréable repas suivi d'une sieste, le ventre bien plein."


Oui, c'était un premier aperçu de la plume réaliste et très pragmatique de Biff. Biff qui ne s'épargne aucune peine afin de accompagner au mieux son ami dans le doute, quitte à réinventer des passages de la Torah :

 

 

« Joshua se gratta la tête. Ses cheveux avaient repoussé mais restaient encore courts.

- Les végémites ont vraiment mis la pâtée aux marmites ?

- C'est dans les Excrétions, chapitre 3, verset 6.

- Je n'ai aucun souvenir de ça. Il faudrait que je me replonge dans la Torah. »


Au passage, tirons notre chapeau à l'auteur. Avec les livres qui se veulent drôles, je redoute souvent que le scénario ne parte en cacahouète au profit d'un grand n'importe quoi. Eh bien ici ce n'est pas le cas. Christopher Moore sait, en faisant presque mouche à chaque fois, faire rire son lecteur, il n'en résulte pas moins que l'histoire est suivie et prend la forme d'une quête. Outre les moments de rires, même s'ils prédominent largement, Moore parvient à introduire des passages totalement prenant, émouvants, voire tristes.


Les personnages sont quant à eux attachants, et surtout cocasses. Le récit de Biff est entrecoupé de considérations sur sa vie à l'hôtel en compagnie de Gabriel, où il est retenu afin qu'il écrive son évangile. Blond Gabriel ici présenté comme un peu demeuré, accro à la télé, et incapable de comprendre la vie moderne (là encore, les scènes cocasses sont au rendez-vous). Et je ne vous parle même pas des apôtres, du récit de Biff, absolument poilants, entre un Thomas le jumeau qui discute avec des espaces vides (appelés Thomas II, sont jumeau que personne ne voit), Barthélémy, l'idiot du village cynique accompagnés de disciples canins, ou un Nathaniel écervelé.


Quelques clins d'oeil viennent également faire sourire. Les inventions de Biff, notamment, comme le sarcasme, les allumettes. Ou alors la théorie de l'évolution et celle de la rotondité de la Terre. Les autres allusions se font bien évidemment par rapport à la Bible. Et là encore, un grand bravo à l'auteur pour avoir su mêler à son récit des faits historiques sérieux.


Et comme on ne se refait pas, je balance un dernier extrait, fort représentatif de la foldinguerie de la plume de l'auteur, au cours duquel notre Biff si serviable aide Joshua à préparer un sermon :

 

 

«  - Ce n'est pas assez. Il nous en faut davantage. Qu'est-ce qu'on fait pour les dingues ?

- Ah, non, Josh, pas les dingues. Tu as déjà assez fait pour eux. Nathaniel, Thomas...

- « Que soient bénis les dingues pour... » Pour quoi au fait ? Ils ne seront jamais déçus de toute façon.

- Pas question. Je tire un trait sur les dingues. Explique-moi pourquoi, dans notre bande, on n'a pas de gars costauds, pourquoi on n'a que des humbles, des gueux et des paumés ? Pourquoi on ne pourrait pas avoir des types balaises, pleins aux as et avec de grosses épées ?

- Parce que ce genre de personnages n'a pas besoin de nous.

- Si tu le dis... mais je raye les barjos.

- Mais on va mettre qui alors ?

- Les putes peut-être ?

- Ah, non, pas les putes !

- Et les adeptes de la branlette ? Je connais cinq ou six de tes disciples qui ne seraient pas mécontents d'être béatifiés dans cette catégorie.

- Non, non, pas ça. Ah, ça y est, j'ai trouvé ! « Que soient bénis ceux qui sont persécutés à cause de leur amour de la vertu. »

- Ouais, ça a de la gueule. Et on leur donne quoi ?

- Un panier de fruits.

- Tu peux pas refiler la terre aux humbles et un panier de fruits aux persécutés.

- Donnons-leur le paradis.

- Trop tard, c'est pour les pauvres d'esprit.

- Oui, mais tous vont en hériter d'un morceau.

- D'accord ! On partage le paradis.

Et c'est ce que j'écrivis.

- On pourrait refiler le panier garni aux barjos.

- J'ai dit non, pas les barjos !

- Excuse. Mais j'ai de la compassion pour eux.

- T'en as pour tout le monde. C'est normal, ça fait partie de ton boulot. »

 



Bref, c'est barge, allumé, et absolument tordant. Bien que le lecteur connaisse malgré tout le fin mot de l'histoire de Joshua, Christopher Moore réussit cependant à l'amener en douceur et avec finesse - bien que ce dernier terme soit tout à fait relatif. On notera que beaucoup des traits d'humour sont très au-dessous de la ceinture. Mais sans pour cela que le récit tombe dans le vulgaire ou le salace, et c'est un point de plus pour notre auteur.


En fin de compte, les deux seules choses que l'on pourra reprocher à l'ouvrage, histoire de chipoter un peu, seront deux-trois fautes de langages (« puisqu'il s'en alla sans n'avoir rien dit », c'est moche). Et le classement plutôt étrange de l'ouvrage... dans la collection « Folio policier ».


Pour conclure, un excellent ouvrage, qui revisite la jeunesse de Joshua futur Sauveur de l'humanité avec habileté et beaucoup d'humour, sans pour autant tomber dans la stupidité, et se termine avec maestria sur une petite note sympathique et inattendue. Oui, vraiment, tournée la dernière page, on en redemande !

Publié dans Fantastique

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Commenter cet article

Acr0 20/02/2013 23:04


Oui j'ai trouvé que dans l'ensemble il était assez accessibles même aux novices concernant les données religieuses.
Ahah je me bidonne rien qu'en relisant tes extraits :) Ce livre, c'est vraiment quelque chose !
(oui je sais que tu as déménagé de blog, mais comme tu n'as pas rapatrié tes articles, je suis venue commenter ici :) )

Nico 12/06/2012 21:08


J'ai adoré les 200 premières pages de ce roman, mais j'ai un peu décroché avec le premier des trois mages, et beaucoup avec le deuxième. J'ai fini par abandonner. Dommage!

manille 21/07/2010 18:31



Ah celui la je l'avais adoré (et un peu oublié....honte à moi) donc je le recommande sans hésitation



Ryû 25/07/2010 17:48



Tiens, je ne savais pas que tu l'avais lu celui-là ^-^



pom' 18/07/2010 18:48



un peu trop barge pour moi



Ryû 20/07/2010 13:49



Ça l'est mais ça reste cohérent. Enfin, je te comprends, moi aussi j'ai longtemps eu du mal avec les histoires complètement barrées (pas que je sois dénuée d'humour,
mais par peur d'avoir des scénario qui frisent le n'importe quoi, ce qui ici n'est pas le cas ;) ).



El Jc 07/07/2010 20:19



Je le lirais avec plaisir celui là ! Moore est un auteur qui me fait de l'oeil depuis quelques temps déjà il va falloir que je me lance. Merci pour cette sympathique chronique.



Ryû 11/07/2010 19:32



Bonne poilade dans ce cas :D