Mardi 19 janvier 2010
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La Horde du Contrevent
Alain damasio
Editeur : Gallimard
Collection : Folio SF
Date de parution : mars 2007
Nombre de pages : 700
ISBN : 2070342263
Résumé : " Imaginez une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq
mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Imaginez qu'un vent féroce en rince la surface. Que les villages qui s'y sont accrochés, avec leurs
maisons en goutte d'eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. Imaginez qu'en Extrême-Aval ait été formé un bloc d'élite d'une vingtaine
d'enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueules, leur vie durant, le vent jusqu'à sa source, à ce jour jamais atteinte : l'Extrême-Amont. Mon nom est Sov Strochnis, scribe. Mon nom est
Caracole le troubadour et Oroshi Melicerte, aéromaître. Je m'appelle aussi Golgoth, traceur de la Horde, Arval l'éclaireur et parfois même Larco lorsque je braconne l'azur à la cage volante.
Ensemble, nous formons la Horde du Contrevent. Il en a existé trente-trois en huit siècles, toutes infructueuses. Je vous parle au nom de la trente-quatrième : sans doute l'ultime. "
Avis : Que dire que dire ? Je viens à peine de sortir de cet ouvrage. Après
quelques instants de flottement. De flottement à me dire que c'est fini, de flottement à assimiler la totalité, l'ampleur de ce monstre fantasy. J'en avais entendu beaucoup de bien, et n'en ai
pas lu une seule critique négative. Et pour cause.
Le début s'avérera sans doute laborieux pour les lecteurs futurs, tout autant qu'il l'a probablement été pour ceux qui ont déjà vécu l'aventure. Les noms, les places de chaque personnage, sont
au départ un peu déstabilisants, rentrer dans l'action de la Horde, comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle fait, assimiler le vocabulaire. Laborieux, mais ni gênant ni décourageant.
La plume de l'auteur, Alain Damasio, sait parfaitement doser. Et même, plus qu'une question de dosage, parlons plutôt de virtuosité, de maîtrise, totalement hallucinante, de la langue, de la
narration... de tout. Les multiples changements de points de vue sont dans un premier temps bizarres, d'autant plus qu'il faut assimiler qui parle en fonction du blason qui figure à chaque
entrée de paragraphe, mais là encore, point de lourdeur ni de rupture dans le fil conducteur, disons plutôt une dynamique particulière, qui contribue à former ce tourbillon qui saisit le
lecteur.
Plus que de maîtrise de la langue, j'évoquerais également un génial jeu sur les mots, une dextérité que je n'avais encore jamais vue à triturer, à déformer, à créer. La palette de vocabulaire
proposée est, tout d'abord, largement au-dessus de tout ce que j'ai pu lire en fantasy. Sans compter ces sautes, ces pirouettes syntaxiques, ces loopings grammaticaux.
Cette virtuosité est le plus visible à travers les personnages. De toute façon, c'est à travers eux, à travers les yeux de la Horde, que l'histoire se déroule. Chacun, à sa façon, raconte sa
perception de la quête du groupe : chercher l'origine du vent. Du langage grossier et ordurier de Golgoth à celui, plus retenu, du scribe, Sov ; des doutes et des remises en cause du prince,
Pietro, en passant par le personnage le plus haut en couleur que j'aie rencontré au détour d'une lecture, le plus fou, le plus émouvant, le plus bariolé : Caracole. Les autres ne sont pas en
reste ; Erg, les oiseliers, Tourse et Darbon, les jumeaux Dubka, Coriolis, Larco, Steppe... Tous ont leur profondeur, leurs questions. Tous retiennent à leur manière l'attention du lecteur.
Certains se font détester puis apprécier, comme Golgoth, odieux mais qui s'humanise sur la fin, d'autres détester pour de bon, comme le fauconnier, d'autres émeuvent, à l'instar d'un Sov ou
d'une Aoi.
Point ici de manichéisme, la seule chose contre laquelle lutte la Horde, c'est le vent. Pas d'ennemis tout vilain. Des obstacles, certes. Mais dans ce combat, les protagonistes aiment leur
adversaire. Le vent est, dans cet ouvrage, décliné sur des tons multiples ; des tons scientifiques, banals, mais aussi et surtout, poétiques. L'élément prend à certains moment l'importance d'un
personnage à part entière, ou encore d'un dieu, d'une musique, d'un idéal... Car La Horde du Contrevent, c'est aussi la quête d'un groupe, conditionné depuis l'enfance, la quête vers un idéal jamais atteint, la quête, aussi, de
soit, de sa raison d'être.
Ici pas de sentiers familiers. Quelques notes de « magie », bien que le terme me paraisse impropre, pas de dragons, d'elfes, de sorciers. Mais des hommes et des femmes malmenés, des
chrones, boules de vent aux effets bizarres, des paysages et des cités à part entière. Le récit fourmille de symboles et de particularités. « Transcriptions » du vent avec de la
ponctuation, pagination rétrograde. Jusqu'aux noms des personnages eux-mêmes, en rapport avec leur fonction (Golgoth, dieu de la vie et de la mort ; Talweg, un terme géographique ; le
« kaze » contenu dans le nom de la mère d'Oroshi signifie tout bonnement vent, etc...). Des références, « la Terre est bleue comme une orange », citation de Paul Eluard,
vient compléter la poésie de cette histoire singulière, admirablement bien choisie. De vagues réminiscences, également. Le parler si singulier, incroyable, délicieux de Caracole m'a, l'espace
du duel avec l'ascète, rappelé la tirade des nez dans le Cyrano de Rostand. On passe également par des moments magnifiques, des moments qui secouent, prennent aux tripes, mettent la larme à l'oeil, d'autres absolument
décalés, absurdes, amusants sinon hilarants.
Le tout, au final, donne un merveilleux, superbe récit. Un récit poétique, un récit qui au final serre le coeur et qui, par moment, m'a beaucoup rappelé l'univers de Miyasaki.
Le refermer provoque un pincement au coeur, marque au lecteur son retour à la réalité,
même si c'est pensif, rêveur, la tête pleine de nuages. Un livre que je mettrais au-delà du génial, au-delà de tout jugement de valeur, un livre qui, surtout, marque pour moi un espèce de
tournant dans la fantasy, que, je pense, je ne verrais plus de la même manière. La Horde du Contrevent signifie aussi pour moi un livre unique, comme sans doute je n'en relirais pas, un livre que je conseille aux bons lecteurs, surtout, mais que j'aimerais faire
connaître à tout le monde si je pouvais. Du grand art. Du chef-d'oeuvre, et du vrai.
Par Ryû
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Publié dans : Fantasy
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