Les Bienveillantes, de Jonathan Littell

Publié le par Ryû

Les Bienveillantes
 
Jonathan Littell




 





Résumé : En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret ; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes collègues, d'écrire mes mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien :j'ai fait mon travail, voilà tout ; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi ; et pour le reste, vers la fin,j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif.



Avis : Enfin fini ce bouquin qui a fait tant attendre le Vallon Fantastique. Je dois dire que l'aventure a été édifiante et en même temps assez éprouvante, même si je ne regrette pas du tout la lecture de ce livre. A travers cet ouvrage, Jonathan Littell, écrivain franco-américain (à noter avec ironie qu'après plusieurs demandes vaines de la nationalité française, il l'a enfin reçue... lorsque son livre a été récompensé du prix Goncourt...), relate l'histoire d'un SS franco-allemand, Maximilien Aue.

Les premières pages du livre commencent fort, on prend connaissance du personnage, narrateur de sa propre histoire, ancien nazi rangé dans la fabrique de dentelle. Le ton, d'entrée, est froid, presque doctoral, et Aue entreprend de justifier son action dans la SS, pourquoi il n'a « jamais eu le choix », somme toute. Il ne se justifie pas mais ce n'est pas totalement sa faute non plus. La démonstration est logique, bien ordonnée. Le lecteur en manque d'arguments se laisserait presque convaincre.

Le lecteur se retrouve donc, une fois le retour en arrière amorcé, dans la peau d'un narrateur SS. L'écriture est fluide et se lit très bien. Une fois plongé dedans, difficile de s'en détacher. L'auteur fait montre d'une documentation extraordinaire, tant sur ce qui se passe au front que sur la situation à l'arrière. Attention toutefois, les lecteurs non germanistes risquent d'avoir un peu de difficultés, les termes allemands sont foison. De même concernant les sigles et grades militaires, la personne qui ne prendra pas sur elle pour aller voir de temps en temps le petit lexique à la fin du livre sera vite perdue.

Pour en revenir au récit en lui-même, le narrateur promène son lecteur un peu partout. Dans l'administration, sur le front, dans les soirées mondaines. Certaines scènes sont dures et relatées avec une insupportable nonchalance, du point de vue de Aue, qui fait son boulot et se retranche dans la résignation. Ce même Aue se révèle par ailleurs un personnage fort contradictoire. Il observe les meurtres avec appréhension, parfois même avec de l'horreur, tandis que lui-même tue sans vraiment se rendre compte de la portée de ses actes.

Le bonhomme est par ailleurs cultivé, et par là-même capable de réflexions terrifiantes sur le bien-fondé du nazisme. Car c'est un fervent national-socialiste. Mais là encore paradoxal. Aue est homosexuel, incestueux et fort probablement matricide. Le récit révèle souvent une logique implacable, et l'instant d'après, paraît totalement halluciné. Car c'est cela, la force de ce roman, la façon dont il montre au lecteur la longue dégringolade du narrateur dans sa folie, cette même façon dont il montre, également, la folie des hommes, l'absurdité de la guerre. L'absurdité du régime nazi et de sa volonté de civilisation malgré la négation du statut d'être humain, parfois de la vie elle-même. L'absurdité de la guerre, de structures militaires au sein desquelles l'on monte en grade pour des raisons totalement irrationnelles.

Aue lui-même devient à moitié fou, après un instant de lucidité, présente un comportement incohérent, passe de l'homme cultivé à l'homme transformé en bête par le climat de violence. Lorsque les Russes approchent, l'ensemble devient surréaliste, les nazis sont eux aussi des victimes de la guerre, des bataillons de mômes abandonnés, orphelins, tuent sans la moindre considération. Le régime nazi continue de fonctionner, les chefs-d'Etat major continuent de donner des ordres qui n'ont plus lieu d'être dans ce système disloqué.

Ce récit représente une abolition totale des frontières du bien et du mal, la fragilité des notions et des valeurs humaines. Il faut sans conteste prendre ce livre avec des pincettes, au risque de se retrouver « pour » le narrateur, c'est-à-dire de voir ces policiers intègres qui demandent justice comme des monstres, les juifs comme une masse indistincte, Himmler comme une personne amicale, voire même paternelle. Il faut aussi saluer la plongée fort édifiante dans le système nazi, dans son fonctionnement et ses ficelles, et malgré quelques improbabilités dont pourrait faire preuve l'ensemble, elles sont effacées par sa qualité. Attention toutefois à avoir le coeur bien accroché, Aue ne prend pas de gant et narre tout, même les passages les plus morbides.

Dans l'ensemble, Les Bienveillantes
est un bouquin que je recommande fortement à toute personne qui s'intéresse à la période, et surtout qui soit bon lecteur. Le suivi n'est pas toujours facile, mais là encore, les passages un peu rébarbatifs passent très bien du fait de leur contenu même. Bref, un incontournable sur cette période de l'histoire.

 

Publié dans Récit historique

Commenter cet article

El Jc 02/11/2009 20:08


Merci pour l'info je vais surveiller cela. N'oublions surtout pas que le National Socialisme au contraire de beaucoup de régimes totalitaires est arrivé au pouvoir par la voie démocratique et les
urnes... Ca laisse songeur


Ryû 02/11/2009 21:12


Certes, mais n'oublions pas non plus les facteurs extérieurs :

Hitler laissait les SA foutre le bazar. Et parfois, ils étaient carrément derrière les urnes. Et les anti NSDAP n'étaient pas vraiment appréciés.
Beaucoup en avaient marre de la république de Weimar. Sans compter le diktat de Versailles de la précédente guerre. Et que ladite République avait monté le plan Young, échelonnement des paiements
dus au pays Alliés après la Grande Guerre. Beaucoup étaient contre, et qui plus est, ne connaissaient pas vraiment Hitler... qui s'en est servi comme tremplin.
Et puis aussi le discours populiste. Réduire le chômage. Favoriser la classe ouvrière, celle qui avait tout sacrifié pour la patrie dans la Grande Guerre, écrasée par les classes aisées, bafouées
par le gouvernement.
Et enfin, lors des élections avant les pleins pouvoirs de Hitler : le Führer s'était servi d'un décret-loi pour déclarer la situation urgente. Il en a profité pour massacrer/arrêter les membres du
KPD (parti communiste allemand). Et peu après, les syndicalistes et les SPD (sociaux-démocrates). Du coup, les gens avaient le choix de voter soit pour la droite conservatrice, soit pour le
NSDAP.

En gros c'est surtout qu'il a réussi le coup de force de s'allier l'admiration des classes moyennes, et à réunir le pouvoir en peu de temps, en flattant les classes aristocratiques d'une main, les
classes ouvrières de l'autre. Mais il est vrai que le fait que tant de gens ce soient laissés abuser donne des frissons. Lors des dernières élections, les nazis récoltaient pratiquement 50% des
voix (et quand on sait que leur idéologie sont encore une ligne de conduite pour certains...).


El Jc 01/11/2009 00:14


Il est dans la PAL. Encore un autre témoignage de cette période que je m'efforce de comprendre sans succès depuis de nombreuses années. Je trouve personnellement ta chronique particulièrement
réussie et édifiante. Toutes mes félicitations ;o)


Ryû 02/11/2009 18:28


Ton commentaire me fait d'autant plus plaisir que j'ai eu beaucoup de mal à mettre cet article en forme. J'avais tellement de choses à dire que j'ai eu l'impression
que je ne m'en sortirai jamais...

Il est vrai que le nazisme, et l'époque, sont difficiles à appréhender dans notre société, avec nos valeurs, et notre recul. Sans compter qu'Hitler n'était pas vraiment sain d'esprit. Et le plus
impressionnant demeure qu'il ait réussi à entraîner tant de personnes dans son sillage. Enfin, il faut prendre le contexte en compte. La période est effectivement passionnante.

Je ne sais pas si tu as vu ce documentaire sur Arte : "1946, automne allemand". Si la période t'intéresse, je te le conseille vraiment. Il est très bien fait, et soulève des questions plutôt
intéressantes (la reconstruction de l'Allemagne, le devenir des mômes enrôlés dans les jeunesses hitlériennes...). Je ne sais pas s'il repassera, mais je sais qu'il y a eu trois redif' récemment.
Si ça t'intéresse pour de plus amples informations et guetter un nouveau passage :

http://www.arte.tv/fr/semaine/244,broadcastingNum=1083055,day=1,week=45,year=2009.html